Ce texte propose une mise en perspective des approches dites sensibles au traumatisme – trauma-informed care – comme clé de lecture mobilisée pour analyser des pratiques professionnelles auprès de publics vulnérabilisés, notamment à la suite d’expériences traumatiques.
Il montre comment ces approches permettent d’interroger les interactions, les tensions et les responsabilités institutionnelles à l’œuvre dans différents contextes d’intervention.
Les approches sensibles au traumatisme (trauma-informed) se sont développées à partir d’un constat largement partagé : les traumatismes psychiques sont extrêmement prévalents parmi les publics pris en charge par les institutions, qu’il s’agisse de la justice, de la santé, de l’action sociale ou des dispositifs de l’asile et de la migration. Violences interpersonnelles, violences sexuelles, maltraitances, parcours de vie marqués par des ruptures ou des pertes répétées constituent l’arrière-plan ordinaire de nombreuses situations professionnelles.
Dans le même temps, la recherche a mis en évidence un paradoxe persistant : alors même que les institutions ont pour vocation de protéger, de soigner ou de rendre justice, leurs pratiques peuvent produire des effets délétères non intentionnels. Procédures standardisées, exigences de cohérence narrative, temporalités institutionnelles rigides ou interactions professionnelles mal ajustées peuvent réactiver des mécanismes traumatiques, entraver l’accès aux droits ou renforcer des sentiments de honte, de perte de contrôle et de disqualification.
C’est dans cet espace de tension que les approches sensibles au traumatisme ont émergé. Elles ne reposent pas sur l’idée que toute personne serait traumatisée, ni sur une pathologisation généralisée des publics. Elles s’appuient plutôt sur une posture de vigilance : reconnaître que l’exposition à des expériences traumatiques est fréquente, que leurs effets sont durables et parfois invisibles, et que les pratiques professionnelles interagissent nécessairement avec ces effets.
Ce cadre invite ainsi à déplacer la focale. Il ne s’agit plus seulement de se demander ce qui « ne va pas » chez une personne, mais de considérer ce qu’elle a pu vivre, et la manière dont les dispositifs, les règles et les interactions professionnelles peuvent soit soutenir, soit entraver ses capacités d’agir, de comprendre et de se faire comprendre.
Adopter une approche approches sensibles au traumatisme ne consiste ni à appliquer un protocole standardisé, ni à transformer les professionnel·le·s en clinicien·ne·s du traumatisme. Il s’agit plutôt d’un cadre d’analyse transversal qui opère plusieurs déplacements simultanés.
Le premier est épistémique. Les comportements, les réactions émotionnelles, les silences ou les incohérences narratives ne sont plus interprétés uniquement à l’aune de normes implicites de rationalité ou de coopération, mais replacés dans une compréhension informée des effets du traumatisme sur le corps, la mémoire et la relation à autrui. Ce déplacement permet de questionner certaines évidences professionnelles — ce qui est perçu comme un manque, une résistance ou une incohérence — sans pour autant suspendre l’exigence d’analyse.
Le deuxième déplacement est professionnel et interactionnel. Les approches trauma-informed attirent l’attention sur les gestes ordinaires des pratiques : la manière de poser une question, de structurer un entretien, de toucher un corps, de demander un récit ou d’imposer un cadre temporel. Elles rappellent que ces interactions ne sont jamais neutres et qu’elles peuvent, selon leur forme, renforcer un sentiment de sécurité et de reconnaissance, ou au contraire réactiver des expériences de contrainte et de perte de contrôle.
Enfin, le troisième déplacement est institutionnel. Les approches trauma-informed déplacent la responsabilité du seul individu vers les dispositifs eux-mêmes. Elles interrogent les cadres organisationnels, les procédures, les critères d’évaluation et les attentes implicites qui structurent l’action professionnelle. En ce sens, elles ne visent pas à opposer bienveillance et rigueur, mais à penser leurs conditions de compatibilité dans des contextes contraints.
En filigrane, ces approches partagent une même ambition : réduire le risque de dommages secondaires produits par les institutions, tout en améliorant la qualité des informations, des interactions et des décisions. Elles ne promettent ni des pratiques parfaites ni des résultats garantis, mais offrent un cadre pour penser autrement ce qui se joue, au quotidien, dans la rencontre entre psychotraumatisme et action professionnelle.
Les approches dites sensibles au traumatisme sont ici mobilisées comme clé de lecture pour analyser des pratiques professionnelles auprès de populations diverses ayant en commun des expériences de violence, de contrainte ou de rupture. Cette perspective permet d’éclairer, dans différents champs d’intervention, les interactions professionnelles, les tensions institutionnelles et les effets non intentionnels des pratiques ordinaires.
Les recherches consacrées aux violences domestiques, et en particulier aux violences psychologiques, mettent en évidence des situations marquées par des violences diffuses, répétées et souvent difficiles à objectiver, dont la reconnaissance institutionnelle repose largement sur le récit. Mobiliser une approche sensible au traumatisme permet d’analyser les pratiques professionnelles à partir des effets du psychotraumatisme sur les récits, les comportements et les trajectoires.
Ces analyses montrent combien les attentes implicites de cohérence, de stabilité ou de linéarité narrative peuvent entrer en tension avec les effets psychotraumatiques — fragmentations du récit, ambivalence, silences — et conduire à des formes de disqualification involontaire. L’approche sensible au traumatisme offre ici une clé de lecture pour déplacer l’interprétation des interactions professionnelles, sans suspendre les exigences institutionnelles, mais en interrogeant leurs effets concrets.
Les violences sexuelles constituent un champ dans lequel les tensions entre exigences juridiques, effets du traumatisme et représentations sociales du consentement apparaissent de manière particulièrement aiguë. L’analyse de ces situations met en lumière la centralité du récit, souvent en l’absence de preuves matérielles, et les difficultés persistantes à reconnaître des violences qui ne correspondent pas aux scénarios stéréotypés du viol.
L’approche sensible au traumatisme permet de penser autrement l’évaluation des récits et des comportements, en tenant compte des effets du stress traumatique sur la mémoire, la narration et les réactions observables. Elle éclaire également les résistances institutionnelles à l’intégration du consentement et les enjeux de crédibilité qui continuent de structurer le traitement judiciaire des violences sexuelles.
Les travaux consacrés à la santé des femmes incarcérées mettent en évidence une surreprésentation d’antécédents traumatiques, de violences subies et de vulnérabilités cumulatives, qui façonnent durablement les trajectoires de santé physique et mentale. Les parcours des femmes détenues sont fréquemment marqués par des violences interpersonnelles précoces, des troubles psychiques, des addictions et des ruptures sociales, bien avant l’entrée en détention.
Mobiliser une approche sensible au traumatisme permet d’analyser l’environnement carcéral non seulement comme un lieu de contrainte, mais aussi comme un contexte susceptible d’exacerber des réactions psychotraumatiques préexistantes. Les logiques de contrôle, la perte d’autonomie, la promiscuité, l’incertitude et la relation asymétrique à l’autorité constituent autant de facteurs pouvant contribuer à des processus de retraumatisation, y compris dans des pratiques ordinaires de soins, de surveillance ou de gestion quotidienne.
Dans ce champ, l’approche sensible au traumatisme éclaire les tensions structurelles entre impératifs sécuritaires, exigences institutionnelles et besoins de santé complexes. Elle permet de penser des pratiques de soin, d’accompagnement et de coordination interinstitutionnelle tenant compte des effets du trauma, sans réduire les femmes détenues à leurs vulnérabilités, mais en reconnaissant leurs ressources, leurs capacités d’adaptation et les conditions nécessaires à une continuité des soins au-delà de la détention.
Les travaux menés dans le champ des migrations mettent en lumière des trajectoires fréquemment marquées par des traumatismes multiples et cumulatifs — violences avant, pendant et après la migration. Les effets du psychotraumatisme sur la mémoire, la temporalité et la relation aux institutions y sont particulièrement saillants.
Mobiliser une approche sensible au traumatisme permet d’analyser les risques de disqualification des récits dans des contextes administratifs et juridiques fortement contraints, où l’incohérence narrative ou l’évolution des récits sont souvent interprétées comme des indices de non-crédibilité, plutôt que comme des effets attendus du trauma.
Dans le champ de l’ostéopathie, les approches sensibles au traumatisme permettent d’interroger la pratique du toucher thérapeutique auprès de personnes ayant vécu des expériences traumatiques. Le corps y apparaît à la fois comme un lieu d’inscription du trauma et comme un espace d’interaction à haut potentiel — réparateur ou retraumatisant.
L’analyse souligne l’importance du cadre relationnel, du consentement situé et de l’attention portée à des réactions corporelles parfois minimes ou ambiguës. Dans cette perspective, l’approche sensible au traumatisme ne vise pas à médicaliser la relation thérapeutique, mais à renforcer la capacité des praticien·ne·s à ajuster leurs gestes, leurs rythmes et leurs interactions.
Pris ensemble, ces travaux montrent que les approches trauma-informed ne constituent ni une méthode clé en main, ni une promesse de pratiques idéales. Elles offrent avant tout un cadre de vigilance, permettant de penser les effets non intentionnels des pratiques professionnelles sur des personnes exposées à des expériences traumatiques.
Ce cadre invite à considérer la compétence professionnelle comme une capacité relationnelle, située et informée, qui se déploie à l’intersection des savoirs scientifiques, des contraintes institutionnelles et des réalités vécues. Il permet également de déplacer certaines responsabilités, en interrogeant non seulement les individus, mais aussi les dispositifs, les procédures et les attentes implicites qui structurent l’action professionnelle.
À travers des champs aussi divers que la justice, la santé, l’action sociale ou la migration, les approches trauma-informed apparaissent ainsi moins comme un ensemble de prescriptions que comme une invitation à penser autrement ce qui se joue, au quotidien, dans la rencontre entre psychotraumatisme et pratiques professionnelles.
📄 Véronique Jaquier, Mélinée Schindler, Émilie Schild, (Re)construire les expériences de violence psychologique à partir des récits des femmes victimes et des pratiques professionnelles [CRRC Working paper]., Neuchâtel : Centre romand de recherche en criminologie, Université de Neuchâtel, à paraître.
🖥️ Véronique Jaquier, Quels apports d’une approche attentive aux psychotraumatismes pour les professionnel∙le∙s de la santé ? Réflexions à partir de la pratique ostéopathique [Conférence invitée], Unité de Recherche en Sciences de l’Ostéopathie et Structure de recherche interdisciplinaire sur le genre, l’égalité et la sexualité, Université libre de Bruxelles, 21.02.2024.
🖥️ Véronique Jaquier, Enjeux posttraumatiques en contexte migratoire : Postures et pratiques médicales, sociales et juridiques face au récit de violence [Conférence invitée], Equity Health Lab & Structure de recherche interdisciplinaire sur le genre, l’égalité et la sexualité, Université libre de Bruxelles, 20.02.2024.
📄 Véronique Jaquier et al., Pertinence et compréhension d’une pratique ostéopathique attentive aux traumatismes psychiques : Étude exploratoire des connaissances, opinions et aptitudes perçues des actuels et futurs ostéopathes, Mains Libres, 20 : 27-37, 2024.
📄 Véronique Jaquier, Camille Montavon, Charlotte Iselin, Rapports sexuels non consentis en droit pénal suisse : pourquoi une telle « résistance », Revue pénale suisse, 141 : 1-40 et 178-207, 2023.
📄 Véronique Jaquier et al., Besoins de santé des détenues et pratiques sexospécifiques en prison, in H Wolff, G Niveau, éds., Médecine, santé et prison, 2e éd., 299-315, Chêne-Bourg : Médecine & Hygiène, 2019.
🌐 Violence psychologique envers les femmes en couple
🌐 Consentement et droit pénal sexuel
🌐 Récits de violence
🌐 AppARTenir, Trajectoires de femmes judiciarisées
Fallot RD, Harris M, Trauma-informed services, in G Reyes, JD Elhai, JD Ford, eds., The encyclopedia of psychological trauma, Hoboken, NJ: John Wiley, 660-2, 2008.
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