Quasi absentes de nos imaginaires collectifs, ou alors de façon stéréotypée, oubliées dans les politiques publiques et écartées des travaux scientifiques, les femmes judiciarisées sont réduites au silence.
Le projet AppARTenir est né de ce constat, et d’un déplacement volontaire du regard : partir des expériences vécues, reconnaître leur valeur épistémique, et créer des espaces où ces voix puissent être entendues autrement.
Depuis plusieurs décennies, la recherche en criminologie s’intéresse de manière croissante aux trajectoires des femmes confrontées au système pénal, en mettant en lumière les liens étroits entre expériences de victimisation, violences subies et comportements délictueux. Ces travaux ont permis de documenter des réalités longtemps ignorées. Ils n’en demeurent pas moins marqués par certaines limites.1-2
D’une part, les parcours des femmes judiciarisées sont souvent analysés à partir de grilles individualisantes et psychologisantes, laissant dans l’ombre les dimensions structurelles et systémiques des rapports de genre, de classe ou de pouvoir qui les façonnent. D’autre part, ces trajectoires sont fréquemment appréhendées en comparaison de celles des hommes, à travers la notion de « besoins spécifiques », ce qui tend à les particulariser sans toujours interroger les normes qui produisent cette différence.3-5
Enfin — et surtout — les femmes judiciarisées sont rarement associées à la production des savoirs qui les concernent. Les recherches reposent majoritairement sur des logiques extractives, conduites en surplomb, dans lesquelles les savoirs expérientiels sont peu reconnus comme des formes légitimes de connaissance. Il en résulte ce que l’on peut qualifier d’injustices épistémiques : des expériences de violences subies et commises restent inaudibles, faute de dispositifs permettant de les accueillir, de les reconnaître et de leur donner une portée collective.6-8
That deviant men have been constructed as criminal, while deviant women have been constructed as insane.
Angela Davis, 2003, p. 66
Face à ces constats, le projet AppARTenir propose un autre point d’entrée. Il repose sur l’idée que la production de connaissances ne se limite ni aux formats académiques traditionnels, ni aux espaces institutionnels habituels. L’expression artistique — qu’elle soit visuelle, narrative, performative ou collective — constitue un levier puissant pour rendre perceptibles des expériences de vie, ouvrir des espaces de dialogue et renouveler les manières de penser des enjeux sociaux complexes.9-10
Mobiliser l’art ne revient pas à illustrer des savoirs déjà constitués, mais à créer les conditions d’une co-production de connaissances, dans laquelle les expériences vécues sont reconnues comme des sources à part entière. Dans le contexte des violences de genre, et plus particulièrement des trajectoires de femmes judiciarisées, cette démarche permet de rendre visibles des réalités souvent tues, stigmatisées ou réduites à des catégories pénales.11-12
AppARTenir s’inscrit ainsi dans une approche participative qui conjugue, dans un rapport volontairement égalitaire, des savoirs expérientiels, professionnels et scientifiques. Le projet a été pensé comme une « plateforme de relations » : un espace fondé sur l’hospitalité, la réciprocité et l’interconnaissance, où peuvent se tisser des liens et se formuler des compréhensions partagées autour des violences et des inégalités de genre.13
Le projet AppARTenir s’inscrit dans une perspective de justice sociale, en mettant en lumière des expériences situées à l’intersection de multiples rapports de pouvoir — genre, classe, statut pénal — et en invitant à repenser collectivement les conditions d’une société plus juste, attentive aux voix qu’elle marginalise trop souvent.
Ce projet est né de l’invitation du metteur en scène et directeur artistique Benjamin David à participer à la première édition de la Biennale In Situ, consacrée aux violences de genre. Entre juin et septembre 2024, AppARTenir a réuni des femmes en contact avec le système pénal, des intervenantes sociojudiciaires et des chercheuses autour d’une question commune : comment rendre perceptibles les dynamiques de violence auxquelles les femmes judiciarisées sont confrontées, sans les réduire à des récits stéréotypés ou à des statuts assignés ?
Ce groupe de huit femmes — Anna Maria, Aurélie, Badma, Claudia, Laurence, Manon, Marine et Véronique — s’est engagé dans un processus de création collective, accompagné par une équipe artistique. Ensemble, elles ont investi un espace de travail sécurisé pour élaborer une création artistique originale, à partir de leurs expériences, de leurs analyses et de leurs savoirs situés.
Conjuguant des perspectives expérientielles, professionnelles et scientifiques sur le genre et les parcours de judiciarisation, le groupe a produit trois récits de violence et de résilience visant à relayer les espoirs, les besoins et les contraintes des femmes judiciarisées, et à engager le dialogue avec les spectateur·rice·s de la Biennale. La création ne visait ni l’exhaustivité ni la démonstration, mais l’ouverture : ouvrir des espaces de compréhension, de reconnaissance et de questionnement collectif.
Lors de la Biennale In Situ, l’ensemble de l’équipe a participé à la présentation de l’œuvre et de la démarche qui la sous-tendait, dans un espace au cœur de la cité. Cette rencontre avec la société civile, le monde associatif et artistique constituait une dimension essentielle du projet : faire circuler les savoirs au-delà des cercles académiques, et permettre aux voix des femmes judiciarisées de trouver un écho dans l’espace public.
AppARTenir ne prétend pas clore les débats sur les violences de genre, ni parler à la place des femmes concernées. Il cherche, plus modestement et plus radicalement à la fois, à créer les conditions d’une reconnaissance : reconnaissance des savoirs expérientiels, reconnaissance des trajectoires complexes, reconnaissance de la nécessité de penser ensemble violences subies et violences commises.
En ce sens, le projet participe à une réduction des injustices épistémiques, en redistribuant l’autorité des savoirs. Il contribue également à renforcer le dialogue entre la recherche et la société civile, en explorant des formes de médiation qui ne reposent ni sur la simplification ni sur la spectacularisation.
Enfin, AppARTenir s’inscrit dans une perspective de justice sociale, en mettant en lumière des expériences situées à l’intersection de multiples rapports de pouvoir — genre, classe, statut pénal — et en invitant à repenser collectivement les conditions d’une société plus juste, attentive aux voix qu’elle marginalise trop souvent.
🌐 Biennale In Situ
Espace Amaretto Lausanne
21-27 septembre 2024
🌐 Midi Conférence HETS-FR
Haute école de travail social Fribourg
13 mars 2025
🌐 à venir
Le projet AppARTenir a bénéficié du soutien de : FDCA, Faculté de droit, des sciences criminelles et d’administration publique, Université de Lausanne ; 🌐 PlaGe, Plateforme interfacultaire en Études Genre, Université de Lausanne ; 🌐 Biennale In Situ (Benjamin David) et 🌐 Detours Films (Bastien Genoux).
1Gauthier L, Le traitement pénal des femmes: Reflet d’un ordre genré, Revue de science criminelle et de droit pénal comparé, 2: 547–59, 2021.
2Belknap J, The invisible woman: Gender, crime, and justice, Belmont, CA : Thompson, 5e éd., 2020.
3Gålnander R, ‘Shark in the fish tank’ : Secrets and stigma in relational desistance from crime, The British Journal of Criminology, 60: 1312-9, 2020.
4Grace A, ‘Get to know me, not the inmate’: Women’s management of the stigma of criminal records, The British Journal of Criminology, 62: 73-89, 2022.
5Harding S, Whose science ? Whose knowledge ? Thinking from women’s lives, New York: Cornell University, 1991.
6Medina J, Agential epistemic injustice and collective epistemic resistance in the criminal justice system, Social Epistemology, 35: 185-96, 2021.
7Anderson E, Epistemic justice as a virtue of social institutions, Social Epistemology, 26: 163-73, 2012.
8Fricker M, Epistemic injustice: Power and the ethics of knowing, Oxford, UK: Oxford University Press, 2007.
9Lanskey C, Doxat-Pratt S, Gelsthorpe L, Inspiring futures: An evaluation of the meaning and impact of arts programmes in criminal justice settings, Cambridge, UK: Institute of Criminology, University of Cambridge, 2024.
10Jackson W, McGowan W, Murray E, Criminological artivism: Examining the potential of collaboration and coproduction between socially engaged art and critical criminology, in V Canning, G Martin, S Tombs, eds., The Emerald international handbook of activist criminology, Leeds, UK: Emerald Publishing Limited, 49-62, 2023.
11Stoll A, Rouiller V, Jendly M, Déjouer l’androcentrisme des savoirs sur les sorties de délinquance : Prendre au sérieux les expériences de femmes judiciarisées, Criminologie, 56 : 271-94, 2023.
12Jaquier V, Vuille J, Les femmes et la question criminelle : Délits commis, expériences de victimisation et professions judiciaires, Zurich : Seismo, 2017.
13Manning E, Massumi B, Pensée en acte, vingt propositions pour la recherche-création, Dijon, France: Les Presses du réel, 2018.