Cette conférence propose une exploration de ce que la psychologie du traumatisme permet de comprendre des expériences, des souvenirs et des récits des victimes d’infractions sexuelles. Elle s’inscrit dans une réflexion plus large visant à articuler connaissances scientifiques et exigences judiciaires, afin d’éclairer les pratiques sans les dénaturer.
Convoquer la psychologie au tribunal ne signifie pas substituer la science au droit. Il s’agit plutôt de reconnaître que certaines questions posées en justice — sur les comportements, les souvenirs ou les récits des victimes d’infractions sexuelles — ne peuvent plus être abordées de manière adéquate sans tenir compte des connaissances scientifiques accumulées ces dernières décennies.
Ces connaissances ne relèvent ni de l’intuition ni de la spéculation. Elles sont issues de la recherche en psychotraumatologie, des données cliniques et des neurosciences. Elles permettent aujourd’hui de mieux comprendre ce que vivent les personnes confrontées à des violences sexuelles, comment leur cerveau et leurs processus psychiques réagissent à ces expériences, comment les souvenirs s’organisent — ou se fragmentent — et ce que cela implique pour le récit qui pourra être produit ultérieurement.
Clarifier ces mécanismes est devenu indispensable. Non seulement pour éviter des interprétations erronées des comportements et des souvenirs des victimes, mais aussi pour limiter l’impact persistant de représentations stéréotypées qui nuisent à l’enquête pénale et à l’appréciation des faits.
Ce que la science permet de comprendre aujourd’hui
Les réactions des victimes ne sont ni aléatoires ni stratégiques. La psychologie et les neurosciences montrent que face à une menace traumatique, le cerveau active des mécanismes automatiques de défense qui modifient profondément le comportement, la pensée et la mémoire. Ces réactions — blocage, passivité, paralysie, dissociation — ne relèvent pas d’un choix. Elles sont déclenchées avant une analyse consciente complète de la situation et visent avant tout la survie. Attendre des réactions « logiques », cohérentes ou conformes à des scénarios idéalisés, revient à méconnaître le fonctionnement même du cerveau humain en situation de danger.
Il convient d’abord de rappeler un élément fondamental : seule une minorité des agressions sexuelles est portée à la connaissance des autorités. On estime qu’environ une agression sexuelle sur dix est dénoncée à la police. Les affaires qui parviennent jusqu’au tribunal ne sont donc pas représentatives de la diversité des violences sexuelles. Plus une agression s’éloigne de la représentation stéréotypée du viol — violence physique manifeste, résistance active, auteur inconnu — moins elle est susceptible d’être dénoncée. Cette sélection initiale façonne déjà les dossiers judiciaires, les attentes des professionnel·le·s et, parfois, les raisonnements juridiques eux-mêmes.
Les stéréotypes psychosociaux jouent ici un rôle central. Ils offrent des justifications aux agresseurs, culpabilisent les victimes et nuisent à l’administration de la justice lorsqu’ils servent de grille de lecture implicite pour interpréter les faits, les réactions ou la crédibilité. Le droit international, tout comme les instances de suivi des conventions relatives aux droits des femmes, rappelle pourtant la nécessité de s’abstraire de ces mythes sexistes, d’écarter toute référence à des comportements prétendument typiques et de privilégier une analyse contextualisée des circonstances. Ces recommandations ne peuvent être ignorées.
Pourquoi les souvenirs traumatiques sont souvent fragmentaires
Le cerveau n’encode pas un traumatisme comme un souvenir ordinaire. Sous stress intense, certaines informations — jugées centrales pour la survie — sont privilégiées, tandis que d’autres sont mal encodées ou perdues. La chronologie, les détails périphériques et les éléments contextuels sont particulièrement vulnérables. Lorsque des mécanismes dissociatifs entrent en jeu, les informations émotionnelles et factuelles peuvent être insuffisamment intégrées, empêchant la formation d’un souvenir cohérent.
Les progrès réalisés au cours des quarante dernières années en neurosciences et en psychotraumatologie permettent aujourd’hui d’apporter des éléments d’explication objectivés des réactions humaines face à un stress traumatique. Ces connaissances sont essentielles pour formuler des attentes réalistes quant aux comportements et aux souvenirs des victimes.
Une expérience traumatique ne se réduit jamais à l’événement lui-même. Elle résulte de l’interaction entre trois dimensions : la nature de l’événement, la manière dont il est vécu par une personne donnée, à un moment donné, et les effets qu’il produit. À événement comparable, les réponses peuvent donc varier considérablement.
Lorsqu’une situation est perçue comme menaçante — physiquement, psychologiquement ou socialement —, des mécanismes automatiques de défense se déclenchent dans le cerveau et dans le corps. Ces réactions sont soutenues par des circuits neurophysiologiques communs à tous les êtres humains, mais modulées par l’histoire individuelle, la socialisation et les expériences antérieures. Fait central : ces réponses d’alarme se déclenchent avant une prise de conscience complète de la situation, avant que la peur ne soit pleinement ressentie. Les circuits de défense, notamment via l’amygdale cérébrale, deviennent prioritaires, avant que l’analyse cognitive ne soit achevée.
Face à une menace, le cerveau orchestre une réponse coordonnée mobilisant plusieurs structures : l’amygdale, l’hippocampe, le cortex préfrontal, le tronc cérébral et le système nerveux autonome. Cette « neuro-symphonie » du stress combine une réponse nerveuse rapide et une réponse hormonale plus lente. Lorsque les circuits de défense sont activés, le fonctionnement du cerveau est profondément modifié. Les fonctions exécutives sont altérées, le raisonnement devient plus automatique, centré sur les informations sensorielles et les sensations corporelles. La capacité à planifier, à évaluer des options ou à adapter son comportement est fortement réduite.
Dans ce contexte, les comportements observés ne sont pas délibérés. Ils correspondent souvent à des réponses réflexes et habituelles, parfois apprises au fil de la socialisation ou d’expériences antérieures. En matière d’agression sexuelle, ces réponses sont majoritairement passives : résistance polie, stratégies d’apaisement, négociation implicite, ou encore répétition de comportements inefficaces.
Ce moment — celui où la menace est détectée — constitue un point charnière. C’est là que le fonctionnement ordinaire du cerveau bascule vers un mode de survie.
Les données cliniques montrent que cette réaction d’alarme s’accompagne fréquemment de réponses de blocage : une incapacité à penser, à agir ou à réagir. Ces réactions sont souvent incomprises, parfois vécues avec honte, alors qu’elles sont automatiques et non choisies.
Lorsque la résistance est jugée impossible, dangereuse ou inutile, le cerveau peut basculer vers des réponses d’autoprotection extrêmes. Sur le plan moteur, cela peut se traduire par des états de paralysie — immobilité tonique ou hypotonique —, souvent associés à des symptômes dissociatifs sur le plan psychique. Ces mécanismes sont expliqués par des ajustements neurophysiologiques précis, notamment l’activation du système nerveux parasympathique et la libération de substances analgésiques endogènes. Ils ne relèvent ni d’un choix ni d’une stratégie consciente.
Les récits des victimes témoignent fréquemment de ces expériences : incapacité à bouger ou à parler, sensation d’engourdissement, anesthésie corporelle, perte de conscience, ou au contraire hyperconscience sans possibilité d’agir.
Le cerveau humain a évolué pour survivre à des événements traumatisants, non pour les raconter de manière détaillée et chronologique. Cette réalité a des conséquences directes sur les souvenirs d’agressions sexuelles.
Le stress favorise la mémorisation de certains éléments — généralement les détails centraux liés à la menace — et nuit à l’encodage d’autres informations, jugées périphériques du point de vue de la survie. Cela explique la nature fragmentaire des souvenirs traumatiques. Avec l’intensification du stress, les effets neurochimiques deviennent délétères pour la mémoire. La séquence temporelle des événements est souvent mal encodée, les informations sont désorganisées, et le rappel peut varier dans le temps. Le stress au moment du rappel aggrave encore ces difficultés.
Lorsque la dissociation est présente, les effets sur la mémoire sont particulièrement marqués. Les informations émotionnelles et factuelles peuvent difficilement être intégrées dans un souvenir cohérent. Il en résulte des souvenirs sensoriels sans contexte, ou des récits factuels dépourvus d’émotions.
En l’absence de preuves matérielles, les violences sexuelles reposent largement sur le récit. Or, tant l’expérience vécue que ses conséquences psychotraumatiques entravent la capacité à produire un récit structuré, complet et immédiatement cohérent. Les informations existent, souvent, mais elles sont partielles, désorganisées, parfois difficiles à verbaliser. La honte, la culpabilité, la peur ou la crainte de ne pas être crue peuvent conduire à sélectionner, modifier ou taire certains éléments. Les stéréotypes sociaux exercent ici une pression supplémentaire : pour être crédible, le récit doit correspondre à des attentes implicites.
La capacité à raconter dépend aussi de la capacité des professionnel·le·s à comprendre. Certaines modalités d’audition peuvent compromettre le processus naturel de rappel, notamment lorsque l’ordre des questions ne correspond pas à la manière dont les souvenirs sont encodés. Les bonnes pratiques en matière d’entretien post-traumatique reposent sur une approche fondée, respectueuse des réactions psychotraumatiques. Explorer les sensations, les émotions, les pensées ou les perceptions sensorielles peut enrichir le récit et soutenir l’interprétation des faits.
Il ne s’agit pas de substituer la psychologie au droit, mais de reconnaître que les savoirs scientifiques peuvent consolider certaines pratiques. En distinguant ce qui relève des contraintes juridiques indispensables de ce qui peut être adapté, il devient possible d’ajuster procédures et pratiques professionnelles afin de favoriser l’accès à des informations plus nombreuses et plus authentiques.
Les dialogues entre disciplines — entre victimologie, psychologie et droit — ainsi qu’entre recherche et pratique, offrent des opportunités précieuses pour faire évoluer les réponses institutionnelles vers plus de justesse et, partant, plus de justice.
Ce que cela implique pour la pratique judiciaire
Comprendre les mécanismes psychotraumatiques change la lecture des récits. Les difficultés à raconter, les silences, l’absence d’émotion ou, au contraire, leur intensité, ne doivent pas automatiquement être interprétés comme des indices de non-crédibilité. Ils reflètent souvent des réactions normales à une expérience hors norme.
Des pratiques d’audition fondées sur les données scientifiques — respect du rythme, questions non directives, exploration des sensations et des émotions — permettent de recueillir des informations plus authentiques, dans le respect des contraintes procédurales, sans compromettre la rigueur juridique. Intégrer ces connaissances, ce n’est pas affaiblir le droit, mais renforcer la justesse de son application.
Véronique Jaquier, Convoquer la psychologie au tribunal : mieux comprendre les expériences et souvenirs des victimes d’infractions sexuelles [Conférence], Die Revision des Sexualstrafrechts, 102. Jahrestagung der Schweizerische Kriminalistische Gesellschaft | Société suisse de droit pénal, Baden, 6 juin 2024.
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