Ce projet de recherche est consacré aux violences psychologiques dans le couple, à leurs effets sur la santé et les trajectoires de vie des femmes, ainsi qu’aux stratégies qu’elles mobilisent pour y faire face. Il s’appuie sur une approche empirique combinant données quantitatives et récits d’expérience, et accorde une attention particulière aux ressources personnelles et institutionnelles — existantes ou manquantes — auxquelles les femmes peuvent recourir.
En mobilisant une analyse interdisciplinaire, ce projet vise à éclairer des formes de violence encore largement sous-étudiées et à mieux articuler connaissances scientifiques, expériences vécues et pratiques professionnelles.
Les violences psychologiques, physiques et sexuelles exercées par un (ex-)partenaire à l’encontre des femmes constituent à la fois un problème majeur de santé publique et une violation des droits humains. En Europe, plus d’une femme sur cinq indique avoir subi des violences physiques et/ou sexuelles de la part d’un partenaire intime. Les violences psychologiques sont encore plus répandues : près de deux femmes sur cinq rapportent avoir été exposées à une ou plusieurs formes de violence psychologique — humiliations, comportements de contrôle, menaces de violences physiques — au sein de leur relation de couple.
Ces chiffres, désormais bien établis, ne rendent toutefois qu’imparfaitement compte de la profondeur et de la complexité des expériences vécues. Les recherches menées au cours des dernières décennies ont montré de manière convergente que les violences conjugales ont des effets délétères durables sur la santé mentale, physique, sexuelle et reproductive des femmes. Les problèmes de santé consécutifs à ces violences sont fréquents, chroniques et persistants, y compris après l’arrêt des violences. Au-delà des blessures physiques visibles — ecchymoses, fractures, commotions cérébrales —, les femmes confrontées aux violences conjugales présentent souvent des niveaux cliniquement significatifs de dépression, d’anxiété et de stress post-traumatique. Elles peuvent également souffrir de troubles du sommeil, de l’alimentation, et d’une constellation de symptômes somatiques. Les atteintes à la santé mentale sont fréquemment associées à des problèmes de santé physique, qu’elles peuvent aggraver ou contribuer à chroniciser.
Ces difficultés s’inscrivent par ailleurs dans des trajectoires de santé marquées par une augmentation de comportements à risque, tels que le tabagisme, la consommation de substances ou l’usage problématique de médicaments sur ordonnance. En contexte de violence conjugale, les femmes seraient affectées de manière disproportionnée par des problèmes de consommation de substances. Les modèles d’automédication et de réduction des tensions ont été avancés pour expliquer ces phénomènes : l’alcool ou les drogues peuvent être mobilisés comme tentatives de régulation de l’anxiété, de la peur ou de la détresse associées à l’expérience de la violence.
Plus récemment, la recherche a également souligné la nécessité d’examiner comment les violences conjugales affectent la perception que les femmes ont d’elles-mêmes, leur sentiment d’efficacité personnelle et leur fonctionnement quotidien. Ces dimensions subjectives, longtemps reléguées à l’arrière-plan, apparaissent aujourd’hui centrales pour comprendre les effets à long terme de la violence.
Parmi les différentes formes de violences conjugales, la violence psychologique se révèle particulièrement préjudiciable à la santé et au bien-être des femmes. Pourtant, elle demeure largement sous-étudiée. Les premières recherches se sont principalement concentrées sur les violences physiques et sur les atteintes somatiques qui en découlent. Les données accumulées ces dernières années montrent toutefois que les violences psychologiques ont un impact négatif omniprésent, y compris lorsqu’elles surviennent en l’absence de violences physiques ou sexuelles. Les études portant sur la cooccurrence des violences psychologiques, physiques et sexuelles mettent en évidence un effet cumulatif particulièrement délétère sur la santé mentale et physique des femmes. La sévérité des troubles psychiques augmente lorsque les violences psychologiques coexistent avec d’autres formes de violence. Mais surtout, les violences psychologiques à elles seules sont déjà fortement associées à des atteintes significatives à la santé mentale.
Ces constats appellent un approfondissement des recherches portant sur les mécanismes par lesquels les violences conjugales affectent la santé, et en particulier sur les facteurs susceptibles de moduler ou de médiatiser le lien entre violences, traumatisme psychique et santé. Les données existantes suggèrent que des facteurs cognitifs et émotionnels jouent un rôle central dans ces processus : cognitions négatives (telles que l’auto-culpabilisation), émotions négatives (notamment la honte), dysrégulation émotionnelle et stratégies d’adaptation inadaptées contribuent à expliquer les trajectoires de santé observées, mais aussi les capacités de résilience.
Si les conséquences négatives des violences psychologiques ont commencé à être documentées, les facteurs de protection et les processus de résilience demeurent quant à eux largement négligés. Or, les ressources personnelles et sociales des femmes influencent de manière différenciée la nature et l’ampleur des problèmes de santé associés aux violences conjugales. Il apparaît dès lors essentiel d’examiner les violences psychologiques en regard des ressources personnelles — sentiment d’auto-efficacité, autonomisation, stratégies d’adaptation — et sociales — soutien social, réactions de l’entourage et des institutions — afin d’identifier des axes d’intervention plus ajustés. À ce jour, les forces, les stratégies et les ressources mobilisées par les femmes en contexte de violence conjugale restent insuffisamment étudiées. Pourtant, ces dimensions sont essentielles pour éclairer le développement d’interventions cliniques et de pratiques professionnelles réellement sensibles aux besoins des femmes confrontées aux violences de leur (ex-)partenaire.
Le premier volet visait à mieux comprendre le vécu quotidien des femmes exposées à des violences psychologiques de la part de leur (ex-)partenaire, les stratégies qu’elles mobilisent et leurs besoins en matière d’intervention. Il reposait sur une étude prospective menée en Suisse romande, combinant des questionnaires cliniques standardisés et des entretiens narratifs approfondis.
Cette articulation méthodologique permettait d’appréhender à la fois l’ampleur des atteintes à la santé et la manière dont les femmes donnent sens à leur expérience, à leurs ressources et à leurs trajectoires.
Le second volet portait sur les pratiques professionnelles de prise en charge des violences domestiques. Il s’appuyait sur des entretiens qualitatifs et des focus groupes menés auprès de professionnel·le·s du réseau genevois de prévention et de lutte contre la violence conjugale, intervenant dans les secteurs de la santé, de l’action sociale, de la justice et de la sécurité.
L’objectif était d’analyser les définitions des violences psychologiques mobilisées, les pratiques de détection et d’objectivation, ainsi que les difficultés et les leviers identifiés dans l’accompagnement des situations de violence psychologique.
Véronique Jaquier & Mélinée Schindler, avec Katia Iglesias & Emmanuel Escard, Les violences psychologiques envers les femmes dans le couple: Impacts des violences psychologiques sur la santé en regard des ressources, stratégies et soutiens des femmes victimes [CRRC Working Paper], Neuchâtel: Centre romand de recherche en criminologie, Université de Neuchâtel, 2024.
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Véronique Jaquier, Mélinée Schindler, Émilie Schild, (Re)construire les expériences de violence psychologique à partir des récits des femmes victimes et des pratiques professionnelles [CRRC Working paper]., Neuchâtel : Centre romand de recherche en criminologie, Université de Neuchâtel, à paraître.