Programmes de prise en charge des personnes auteures de violence : un pilier indispensable — mais sous tension — des politiques de prévention

Les programmes destinés aux personnes qui exercent des violences dans le couple et la famille occupent une place singulière dans les politiques de prévention et de lutte contre les violences domestiques et les violences de genre. À la fois indispensables et controversés, ils cristallisent des tensions éthiques, politiques et professionnelles qui expliquent sans doute pourquoi ils peinent encore à convaincre pleinement, malgré leur reconnaissance croissante au niveau international.

Travailler avec des personnes qui exercent de la violence soulève des questions difficiles. Comment prévenir la réitération des violences sans déplacer l’attention des personnes victimes vers celles et ceux qui les exercent ? Comment intervenir sans relativiser la gravité des faits ni affaiblir la réponse pénale ? Et comment évaluer des interventions dont les effets sont nécessairement progressifs, hétérogènes et fortement dépendants du contexte dans lequel elles s’inscrivent ?

Pourquoi les programmes de prévention de la violence sont devenus incontournables

Une part importante des réponses institutionnelles à la violence dans le couple s’est historiquement concentrée sur le renforcement du cadre légal, les sanctions pénales et les mesures d’éloignement du domicile. Ces réponses sont essentielles : elles posent des limites claires, reconnaissent la gravité des faits et contribuent à la protection immédiate des victimes. Elles se révèlent toutefois insuffisantes pour garantir une cessation durable des violences. D’une part, seule une minorité des personnes exerçant des violences fait l’objet de poursuites judiciaires, et un nombre encore plus restreint est effectivement sanctionné. D’autre part, la contrainte pénale, si elle peut avoir un effet dissuasif à court terme, ne favorise pas en soi une transformation des comportements, des attitudes et des dynamiques de pouvoir qui sous-tendent le recours à la violence.

C’est dans cet espace que s’inscrivent les programmes destinés aux personnes qui exercent de violence. Leur objectif n’est pas de se substituer à la justice, mais de compléter la réponse pénale par un travail ciblé sur la responsabilisation, la prévention de la récidive et le changement comportemental. Ils constituent, à ce titre, un maillon essentiel des politiques de lutte et de prévention contre les violences domestiques.

La Convention d’Istanbul reconnaît explicitement cette fonction. Son article 16 exige des États parties qu’ils mettent en place des programmes visant à prévenir la réitération des violences et à promouvoir la responsabilisation des personnes qui les exercent, tout en rappelant que ces interventions doivent accorder une priorité absolue à la sécurité, aux droits et au soutien des personnes victimes. Cette exigence implique une conception intégrée des politiques publiques, dans laquelle les programmes destinées aux personnes exerçant des violences ne peuvent être pensés isolément, mais doivent s’inscrire dans des stratégies coordonnées de protection, de poursuite et de prévention.

Un champ traversé de résistances et de malentendus

Malgré ce cadre normatif clair, le travail avec les personnes qui exercent de la violence continue de susciter des réticences, tant dans l’espace public que parmi certain·e·s professionnel·le·s. Ces résistances reposent souvent sur une opposition implicite entre sanction et intervention psychosociale, comme si l’une excluait l’autre. Or, cette opposition ne résiste ni à l’analyse empirique ni à l’expérience de terrain. La réalité est que de nombreuses formes de violence — en particulier les violences psychologiques, le contrôle coercitif ou certaines dynamiques relationnelles — échappent largement au champ pénal, tout en ayant des effets délétères majeurs sur la santé et la sécurité des personnes concernées. En l’absence de travail spécifique avec les personnes qui exercent ces violences, les conditions de leur réitération demeurent largement intactes.

Le champ des programmes de prévention de la violence est également traversé par des attentes parfois contradictoires. On leur demande à la fois de produire des changements profonds, mesurables et rapides, tout en intervenant dans des contextes marqués par des contraintes légales, institutionnelles et budgétaires importantes. Ces tensions contribuent à des débats récurrents sur leur efficacité et sur la pertinence de leur financement.

Ce que la recherche nous dit — et ce qu’elle ne promet pas

L’état de la recherche montre que les programmes destinés aux personnes exerçant de la de violence ont un impact modeste mais significatif sur la réduction de la réitération des violences, en particulier chez les personnes qui vont au terme de leur prise en charge. Ces effets sont hétérogènes et varient selon le type de programme, son contexte d’implémentation, son inscription dans un dispositif sociojudiciaire, et les caractéristiques des participant·e·s.

La recherche évaluative souligne également les limites actuelles du champ. Il reste difficile d’identifier précisément ce qui fonctionne, pour qui et dans quelles conditions. Les indicateurs utilisés — récidive officielle, auto-déclarations, données administratives de services — capturent imparfaitement la complexité des dynamiques de violence, en particulier lorsqu’il s’agit de violences psychologiques ou de comportements coercitifs persistants. Ces constats n’invalident pas les programmes de prévention de la violence. Ils invitent plutôt à une posture de lucidité scientifique : reconnaître les effets possibles sans les surestimer, identifier les leviers prometteurs, et surtout investir dans des évaluations de qualité, fondées sur des théories du changement explicites.

Concevoir, mettre en œuvre et évaluer : des exigences indissociables

Les standards européens pour le travail avec les personnes auteures de violence insistent sur plusieurs principes désormais largement partagés : la priorité à la sécurité des victimes, l’évaluation et la gestion des risques, la durée suffisante des interventions, la formation et la supervision des intervenant·e·s, ainsi que l’inscription des programmes dans des réseaux interinstitutionnels solides. Ces exigences rappellent que les programmes ne sont pas de simples « outils » que l’on applique de manière uniforme. Leur efficacité dépend de leur conception, de leur ancrage théorique, de leur capacité à mobiliser des mécanismes de changement pertinents — responsabilisation, réflexivité, développement de l’empathie, acquisition de compétences relationnelles — et de leur articulation avec les autres dispositifs de protection et de justice.

Travailler dans ce champ implique également de composer avec des contraintes fortes en matière d’évaluation. Les outils standardisés d’évaluation des risques, bien qu’indispensables pour la gestion des situations à haut risque, ne permettent pas à eux seuls de mesurer les changements comportementaux et attitudinaux visés par les programmes. D’où l’importance de combiner données quantitatives, analyses qualitatives et jugement professionnel structuré, dans une perspective à la fois scientifique et pragmatique.

Concevoir, mettre en œuvre et évaluer : des exigences indissociables

Les programmes pour auteur·e·s de violence se situent à un point de jonction particulièrement sensible entre politiques publiques et pratiques professionnelles. Ils traduisent, dans des dispositifs concrets, des choix normatifs sur la manière de prévenir la violence, de protéger les victimes et de responsabiliser les personnes qui l’exercent. S’engager dans ce champ suppose de naviguer entre des logiques parfois divergentes — juridiques, cliniques, sociales, politiques — et de maintenir une attention constante aux effets potentiels des interventions, tant pour les personnes qui y participent que pour leurs partenaires et leurs enfants. Cela implique une expertise qui ne se limite ni à la théorie ni à la pratique, mais qui se construit précisément à leur interface.

Dans cette perspective, la production de travaux consacrés aux programmes de prise en charge des personnes exerçant de la violence – et plus généralement à l’analyse des dispositifs de lutte et de prévention – constitue un enjeu central pour des politiques publiques informées, des pratiques professionnelles exigeantes et une réflexion collective sur les cadres et les limites de l’intervention face aux violences de genre, y compris du côté de celles et ceux qui les exercent.

Sur ce sujet

Véronique Jaquier, L’efficacité des programmes pour les auteurs à prévenir la réitération des violences conjugales : Une synthèse narrative, Bureau fédéral de l‘égalité entre femmes et hommes, Berne 2016.

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Projets liés

Véronique Jaquier & Maxime Brugnoni, Étude d’évaluabilité des programmes de prévention de la violence dans le couple du Centre Prévention de l’Ale. Rapport sur mandat, Outsiders Sàrl, Bulle 2025.

Véronique Jaquier, Hilde Stein & Francis Van Daele, Accompagner le changement: Le Service pour auteur∙e∙s de violence conjugale de Neuchâtel. Recherche sur mandat. Centre romand de recherche en criminologie, Neuchâtel 2017.