Mesurer la violence n’est jamais un acte neutre. Les chiffres que nous produisons ne se contentent pas de décrire une réalité : ils contribuent à la façonner. Ils rendent visibles certaines expériences, en maintiennent d’autres dans l’ombre, et participent ainsi à la reconnaissance — ou à l’invisibilisation — de certaines formes de violence.
Interroger ce travail de fabrication des chiffres est indispensable. Non pas pour disqualifier les enquêtes quantitatives, mais pour montrer comment leurs méthodes, leurs choix conceptuels et leurs contraintes politiques influencent ce que la société voit, comprend et reconnaît comme violence.
La mesure des violences domestiques et sexuelles répond à un enjeu fondamental : rendre visible, pour le politique comme pour le grand public, un problème longtemps resté invisible. Des données de qualité constituent la base de politiques publiques et d’interventions fondées sur des données probantes. Elles permettent d’objectiver l’ampleur des violences, d’identifier des schémas récurrents et de légitimer des réponses institutionnelles. Mais ce que l’on mesure devient visible — et ce que l’on ne mesure pas tend à disparaître.
Les données ne sont pas des faits bruts. Elles sont construites à partir de définitions, de choix méthodologiques et de contextes sociaux. Les indicateurs statistiques ne révèlent pas « la vérité » : ils sculptent une réalité parmi d’autres possibles, en définissant ce qui est reconnu comme violence et ce qui ne l’est pas. L’enjeu n’est donc pas de proclamer la supériorité d’un instrument sur un autre, mais de comprendre, pour chaque approche, son utilité et ses limites. Toute approche statistique comporte des angles morts.
Les statistiques de la criminalité reposent sur les faits portés à la connaissance des autorités judiciaires, par exemple les interventions policières ou les décisions pénales. Elles ne reflètent qu’une fraction des violences effectivement vécues. On estime qu’environ un quart des violences domestiques sont dénoncées, et seulement une violence sexuelle sur dix. Malgré des améliorations notables, les statistiques criminelles demeurent à la fois partielles et partiales. Les données administratives sont précieuses pour les institutions situées en amont et en marge de la chaîne pénale — centres d’aide aux victimes, unités de médecine des violences, services de prise en charge des personnes auteures de violence, par exemple. Elles permettent de documenter les profils des usagères et usagers, d’analyser les pratiques professionnelles, d’identifier des interventions prometteuses et de légitimer des besoins en ressources. Lorsqu’elles sont bien construites, elles peuvent aussi répondre à l’injonction croissante faite aux dispositifs de rendre compte de leur « efficacité ». Ces données reflètent toutefois moins la réalité des violences que les modalités de fonctionnement, les priorités et les contraintes du filet institutionnel.
Les enquêtes quantitatives ont précisément émergé pour éclairer ce qui échappe à ces sources : les expériences des personnes qui ne dénoncent pas, ne demandent pas d’aide, ne parlent pas.
Les premiers sondages de victimisation ont permis de mesurer une partie du « chiffre noir » de la criminalité. Mais ils ont longtemps peiné à saisir les violences domestiques et sexuelles, précisément parce que les personnes concernées ne catégorisent pas spontanément ces expériences comme des crimes — et ne les dévoilent pas aisément dans ce cadre.
C’est dans ce contexte qu’ont émergé des enquêtes spécialisées, avec des univers conceptuels très différents. Dès les années 1970, Richard Gelles et Murray Stauss, sociologues de la famille, ont développé les Conflict Tactics Scales (CTS), fondées sur une liste de comportements agressifs. Ces instruments permettent de documenter certains actes, mais reposent sur un cadrage spécifique : la violence y est conçue comme une mauvaise stratégie de gestion du conflit, et non comme une relation de pouvoir ou de domination. En l’absence de contextualisation — conséquences, motivations, dynamiques relationnelles — ces outils tendent à produire des lectures symétriques des violences subies par les femmes et les hommes. Cette symétrie disparaît pourtant dès que l’on intègre le contexte, la répétition, la peur, les conséquences ou le contrôle coercitif. Les expériences de violence sont alors qualitativement différentes.
En réponse à ces limites, les perspectives féministes ont entrepris un travail de fond sur les instruments de mesure. En modifiant la formulation des questions, elles ont montré qu’il était possible d’augmenter significativement le dévoilement des violences — et de rendre visibles des expériences jusqu’alors tues. Elles ont ensuite contribué au développement d’enquêtes spécifiquement dédiées aux violences envers les femmes, d’abord à l’échelle nationale, puis internationale. Ces enquêtes ont progressivement amélioré leurs cadres conceptuels et méthodologiques, tout en faisant émerger de nouveaux défis : comparabilité entre pays, régularité des mesures, stabilité des indicateurs.
Les enquêtes ne construisent pas seulement un objet scientifique ; elles participent aussi à la définition d’un problème public. Chaque chiffre est le produit d’une chaîne de décisions : ce que l’on définit comme violence, les actes retenus, la manière de poser les questions, le contexte de l’enquête, et les personnes qui acceptent de répondre. Des décennies de recherche ont montré que ces décisions influencent non seulement l’ampleur des violences mesurées, mais aussi leur nature.
Malgré des avancées importantes, la mesure des violences domestiques et sexuelles demeure un exercice particulièrement exigeant. Ces éléments invitent à la prudence et à une réflexivité accrue quant aux usages des chiffres. Les données sur les violences de genre ne sont jamais simplement « trouvées » : elles sont activement produites.
Mesurer l’insaisissable : la violence psychologique.
La violence psychologique illustre de manière exemplaire ces difficultés. Diffuse, personnalisée, répétée et cumulative, elle résiste aux logiques événementielles sur lesquelles reposent la plupart des enquêtes quantitatives. Demander combien de fois un comportement précis s’est produit au cours des douze derniers mois suppose une découpe de l’expérience qui ne correspond ni à la mémoire, ni à la réalité vécue. Les inventaires existants permettent d’approcher cette réalité, mais montrent aussi combien l’approche qualitative demeure indispensable pour saisir les dynamiques et les logiques de contrôle coercitif. La particularité du contrôle coercitif nécessite non seulement d’appréhender les comportements de l’agresseur, mais également ce que la victime «s’empêche de faire pour elle-même».
Décrire pour comprendre : les violences sexuelles.
La mesure des violences sexuelles a donné lieu à des décennies d’expérimentations méthodologiques. La recherche a montré que des formulations détaillées, centrées sur les actes plutôt que sur des catégories juridiques, augmentent fortement le dévoilement. Décrire les actes, mais aussi les tactiques employées par les agresseurs, permet une compréhension plus fine des mécanismes qui entravent le consentement. Cette stratégie est à la fois cognitive — elle facilite la mémoire et la reconnaissance — et politique, en rendant visibles des violences qui échappent aux définitions étroites.
Toute enquête est un compromis. Il est impossible de tout mesurer et de tout expliquer. L’enjeu n’est pas la perfection, mais la rigueur, la cohérence et la transparence.
Les recommandations actuelles convergent sur plusieurs points : la nécessité d’enquêtes dédiées, d’approches intersectionnelles, de la prise en compte des différentes sphères de vie, des dynamiques de contrôle et des rapports sociaux de genre. Les choix méthodologiques — modes de collecte, représentativité, documentation des impacts, exploration du non-recours — façonnent directement les résultats. À cela s’ajoutent des exigences éthiques fondamentales : protéger l’anonymat, intégrer les publics cibles, informer sur les ressources disponibles, identifier les données sensibles. Ces exigences conditionnent la sécurité des personnes et la légitimité même de la recherche.
Mesurer les violences n’est pas un exercice purement technique. C’est un acte politique en soi. Les chiffres que nous produisons orientent les débats publics, les priorités institutionnelles et les réponses apportées aux victimes. Assumer cette dimension politique ne signifie pas renoncer à la scientificité, mais au contraire renforcer la réflexivité, la transparence et la responsabilité qui accompagnent la production des données. Les choix méthodologiques déterminent ce qui devient visible, ce qui reste invisible, et ce sur quoi les politiques publiques peuvent (ou pas) agir.
Véronique Jaquier, La fabrique des chiffres : Mesurer, catégoriser et reconnaître les violences de genre en Suisse [Communication]. Colloque, Ce qui compte et ce qui ne compte pas, Centre Maurice Chalumeau en sciences des sexualités, Université de Genève, 10 décembre 2025.
🖥️ Diapositives de la conférence
🌐 Programme du colloque
🌐 Centre Maurice Chalumeau en sciences des sexualités, Université de Genève