Bien avant l’audition, et avant toute formalisation judiciaire, se jouent déjà les conditions mêmes de la reconnaissance de la violence.
C’est en amont des procédures, dans les espaces parfois discrets de la recherche d’aide et des premières interactions professionnelles, que les récits prennent forme, se transforment, se traduisent — et parfois se délitent.
Les récits comptent parce qu’ils conditionnent l’accès aux ressources, aux dispositifs de protection, à la reconnaissance institutionnelle.
Quelle est la capacité d’une personne victime à (se) raconter pour accéder à des ressources adaptées, alors qu’elle se trouve dans une situation de vulnérabilité, parfois de danger immédiat, occasionné par cette même violence ?
Quelle est la capacité des professionnel·le·s à comprendre ce récit, mais aussi à le reformuler et à le faire circuler au sein de systèmes institutionnels complexes, afin de permettre une réponse adéquate ?
Le récit de violence présente des caractéristiques qui en compliquent profondément la réception. En contexte post-traumatique, les récits sont fréquemment saturés d’émotions ; l’accès aux informations peut être entravé par des effets cognitifs bien documentés. À cela s’ajoutent des représentations sociales stéréotypées de la violence, qui façonnent les attentes implicites des institutions. Dans ce contexte, l’ambiguïté ou l’incomplétude des récits favorisent le recours à des heuristiques de jugement et accroissent le risque de biais cognitifs. Ce qui n’est pas immédiatement lisible tend à être disqualifié. Ce qui résiste à une mise en forme rapide risque de ne pas être reconnu.
Dès lors, une question s’impose : comment garantir la qualité des interactions entre victimes et professionnel·le·s autour du récit d’expériences de violence ? Comment permettre que ces histoires puissent être racontées et comprises, de la manière la plus authentique possible, tout en limitant la souffrance supplémentaire induite par le processus même de dévoilement ?
De nombreuses disciplines se sont intéressées aux récits en contexte judiciaire : la victimologie, la psychologie légale, la sociologie du droit, la criminologie narrative. Chacune à leur manière, elles interrogent la fonction du récit dans la compréhension des situations de violence et dans l’accès à la justice. Ces travaux offrent un programme de recherche riche, mais traversé de tensions. Les disciplines dialoguent peu entre elles, les terminologies divergent, les cadres théoriques se superposent sans toujours se rencontrer. Malgré ces difficultés, ils permettent de mieux comprendre ce que font les récits au droit — et ce que le droit fait aux récits.
La violence domestique constitue à cet égard un terrain d’observation particulièrement révélateur. Son traitement mobilise une pluralité d’acteurs — droit, santé, action sociale, sécurité — pour des situations qui ne correspondent pas à des faits isolés et délimités, comme le privilégie le raisonnement juridique, mais à des expériences répétées, évolutives, parfois subtiles. Des situations qui font souffrir, toujours. Qui constituent des infractions, parfois. Des violences tantôt visibles, tantôt invisibles. Des violences dont la preuve repose le plus souvent sur un récit.
Les violences psychologiques occupent une place particulière dans ce paysage. Leur banalisation contraste avec l’ampleur de leurs effets sur la santé et la liberté. Leur traitement institutionnel fait l’objet de critiques récurrentes. Et pourtant, elles demeurent difficiles à nommer, à objectiver et à traduire en catégories opérantes.
Moi, c’est ça qui m’a le plus marqué la première année, c’est que je n’arrivais plus à réfléchir. C’était un truc de malade. Je n’arrivais pas à expliquer ce qui se passait. Je me sentais ultra mal, mais j’étais incapable d’expliquer. C’était tellement plein de petits trucs.
Jaquier & Schindler 2024
Ce mercredi, on avait l’audience et il n’arrêtait pas de mentir, de falsifier des papiers, de cacher ses revenus. Le jour de l’audience, il a parlé. Et à certains moments, il a gueulé. Enfin pas gueulé, il a élevé la voix. Et puis là j’étais bloquée. C’était comme si on était encore à la maison. Je ne pouvais rien dire après. Je parlais d’une petite voix et puis je n’osais rien dire. Alors là je me dis, ce n’est pas encore, pas encore fini.
Jaquier & Schindler 2024
Les récits de violence n’émergent jamais dans un vide social. Ils se construisent à l’intersection de pratiques professionnelles, de logiques institutionnelles et de politiques publiques. La manière dont la violence est définie — comme problème juridique, sanitaire ou social — influence directement la manière dont elle est racontée, reçue et prise en charge.
La recherche d’aide est un processus séquentiel : reconnaissance du problème, décision de chercher de l’aide, identification de ressources. Mais ce processus est rarement linéaire. La définition que la personne donne à sa situation conditionne le type d’aide envisagé, tout comme les interactions avec les professionnel·le·s influencent en retour cette définition.
Les professionnel∙le∙s traduisent ces récits quotidiens dans des catégories juridiques ou médicales opérantes afin de permettre l’accès aux ressources institutionnelles. Parfois c’est l’interaction avec les professionnel∙le∙s qui fait apparaître le problème visible, dans une forme de co-construction du récit.
Au fil de ces interactions, les récits de violence sont racontés et re-racontés, ajustés, reformulés. Mais tous ne sont pas également recevables : le récit proposé doit correspondre à la définition du problème portée par le système. Lorsque le récit ne correspond pas aux attentes du système — par sa forme, son contenu ou son mode d’énonciation —, il peut être disqualifié, indépendamment de la réalité de la violence vécue. En droit, en particulier, l’accès à la procédure apparaît conditionné à la plausibilité des faits et à la crédibilité de la personne qui en témoignent, les deux dimensions étant étroitement interdépendantes.
Les récits de violence constituent des productions sociales en constante transformation. Ils ne sont jamais exhaustifs : lorsque certains éléments sont mis en lumière, d’autres disparaissent — c’est le paradoxe de la lisibilité.
Pour être compris, le récit doit se conformer à certaines attentes institutionnelles ; mais en se conformant à ces attentes, il risque d’effacer une partie de sa complexité — et, ce faisant, de redéfinir la violence elle-même. Lorsque les mêmes dimensions sont systématiquement évacuées des récits de violence, ces violences finissent par être définies sans elles. Les pratiques professionnelles se figent. Les cadres juridiques n’évoluent pas.
Aux États-Unis, par exemple, Alesha Durfee a montré que la probabilité d’obtenir une ordonnance de protection augmentait lorsque la demande était retravaillée par des avocat∙e∙s. Ce résultat n’est pas surprenant en soi. Ce qui est plus éclairant, en revanche, tient à la manière dont ces professionnel∙le∙s intervenaient sur le récit. Il ne s’agissait pas d’ajouter des faits, mais de reconfigurer la narration : en modifiant la structure du récit, en hiérarchisant certains actes plutôt que d’autres, et surtout en construisant un métacontexte permettant de situer clairement les rôles de victime et d’auteur. Ce travail de mise en forme rendait la violence juridiquement lisible, en attribuant explicitement la responsabilité des faits — condition déterminante de la reconnaissance institutionnelle.
Domestic violence stories bring institutional resources, recognition, and belonging, while they also enact erasures, invisibilities, and violences of their own
Sweet 2019, p. 413
Les tensions à l’œuvre dans la mise en récit des expériences de violence psychologique sont particulièrement visibles. La violence psychologique peut survenir seule ou en combinaison avec d’autres. Elle est répétée, polymorphe, parfois difficile à identifier. Elle combine des violences émotionnelles — insultes, humiliations, dénigrements — et des violences de contrôle qui entravent la liberté d’action, isolent, surveillent et contraignent. La violence psychologique, surtout, affecte la capacité même à produire un récit intelligible. Les effets cognitifs et émotionnels de la violence limitent la possibilité de se faire comprendre, de se défendre, de convaincre. Or, ce sont précisément ces compétences que les institutions exigent des victimes.
Nommer la violence constitue une condition préalable à toute réponse institutionnelle. Pour les professionnel·le·s, agir suppose une légitimité d’action, une capacité d’intervention et l’existence de dispositifs adaptés. Dans de nombreux contextes, cela implique également de pouvoir attester, voire prouver la violence — une exigence particulièrement problématique lorsque celle-ci est essentiellement narrative.
Dans cet espace, les professionnel·le·s jouent un rôle décisif. Ils et elles peuvent fournir des clés de lecture, aider à structurer le récit, accompagner les personnes dans l’apprentissage des codes institutionnels. Parfois, ils permettent même l’émergence de la conscience de la violence elle-même.
Je leur ai raconté et j’ai eu le déclic. Il y a quelqu’un qui m’a écouté, qui m’a aidée à raconter mon histoire. Et puis qui m’a dit en fait, ce n’est juste pas normal la situation dans laquelle vous êtes.
Jaquier & Schindler 2024
J’ai eu une avocate qui m’a beaucoup coaché : elle a fait mon éducation juridique. Le jour d’une des audiences qui a duré 4h, je me suis défendue moi-même. Je parlais moi-même. Elle était à côté, mais elle m’avait expliqué comment ça fonctionnait et j’avais compris.
Jaquier & Schindler 2024
C’est l'avocate qui m’a fait réaliser que je vivais des violences parce qu’elle me disait : "Si un jour vous faites une sauce tomate, vous goûtez et quand vous le faites goûter, il vous jette la cuillère au visage parce qu’il n’aime pas ça. C’est de la violence." Et le nombre de fois où il m’a fait ça, il m’a jeté diverses choses dessus. (...) Tout ce qui était de la violence, en fait moi, je ne me rendais pas compte.
Jaquier & Schindler 2024
Véronique Jaquier, Les récits des victimes sous la plume des professionnel∙le∙s : Entre traduction et co‑construction [Communication], Fictions et réalités des auditions, Université de Neuchâtel, janvier 2024.
Nadja Capus & Véronique Jaquier, Fictions et réalités des auditions : Comment adopter les bonnes pratiques ? [Compte-rendu de congrès], Jusletter 25 mars 2024.